Les maux du déni

Les maux du déni

" URGENCE ! NOTRE POLICE ASSASSINE

Chaque année en France, une dizaine de familles est endeuillée par la mort d’un proche dans le cadre ou des suites d’une intervention policière. Bravant l’indifférence de l’Etat, des associations et collectifs de quartiers populaires et des familles de victimes – dont certaines se sont regroupées au sein des collectifs Vies Volées et Urgence Notre Police Assassine – réécrivent l’histoire des victimes, et se battent pour que leurs noms soient connus, la vérité sur les circonstances de leur mort dévoilée, et la justice rendue. Car en effet, aux yeux mêmes du Ministère de l’Intérieur, ils n’existent pas. Il n’y a pas de chiffres officiels recensant les morts au cours ou des suites d’une intervention policière en France, et cela alimente la négation du phénomène et le discrédit post-mortem que subissent les victimes et leurs familles.

MORTS POURQUOI ?

Dans leur combat, les familles de victimes ont été soutenues par de rares mais précieux journalistes et universitaires qui se sont intéressés à leur douleur, et se sont donnés pour tâche de documenter minutieusement les crimes policiers. Ces analyses ont permis de formuler quelques clés de compréhension du phénomène. On doit au journal engagé Bastamag ! l’une des enquêtes les plus exhaustives à ce sujet. Les journalistes du magazine en ligne ont entrepris de faire le décompte du nombre de personnes décédées au cours d’interventions de police ou de gendarmerie en France. En comparant et croisant les données de plusieurs sources19, les journalistes concluent à un profil-type des victimes de violences policières :

L’éventail des 320 personnes tuées par un agent des forces de l’ordre ou suite à leur intervention est large (...) Mais un profil-type se dessine. C’est un homme noir ou d’origine arabe, habitant un quartier populaire de l’agglomération francilienne ou lyonnaise, âgé de 25 à 30 ans 20

Les morts au cours ou des suites d’une intervention policière interviennent pourtant dans une variété de situations. Certaines victimes ont voulu signaler un problème à la police, d’autres sont mortes au cours d’une enquête, d’autres encore au cours d’une course-poursuite, dans un « accident » réel ou supposé... et parfois, le décès faisait suite à un « simple contrôle d’identité». Amine Bentounsi, mort d’une balle dans le dos en fuyant un contrôle de police à Noisy-le-Sec en 2012... Abdel, 25 ans, mort d’une crise cardiaque lors d’un contrôle de police à Aulnay-Sous-Bois en 2012... Taoufik El-Amri, noyé par hydrocution dans un canal après un contrôle de police à Nantes en 2006... Lahouari Ben Mohamed, 17 ans, tué d’une balle dans la tête lors d’un contrôle à Marseille en 1980... Victimes de discrimination policière et morts au cours d’interventions policières sont, à quelques exceptions près, les mêmes, depuis la fin des années 1970.

Les affaires se suivent et se ressemblent non seulement par leurs victimes, mais par leur issue. No n-lieu et acquittement constituent le lot quasi systématique des familles, mettant à mal la confiance qu’accordent les citoyens non seulement à leur police, mais aussi au système judiciaire. Obtenir vérité et justice lorsque l’on accuse la police relève du parcours du combattant, au point d’inquiéter Amnesty International quant à une véritable organisation de l’impunité policière en France21.

Contrairement aux Etats-Unis où la culture du « CopWatching » et la force des réseaux sociaux fonctionnent comme des outils de relai efficaces des voix des victimes, en France, dans la plupart des affaires, la version policière est immédiatement relayée par les médias.

« Il y a des journaux, surtout les journaux locaux, où la rédaction est claire : tu ne tapes pas sur la police, parce que c’est eux qui te donnent les scoops, les infos sur les faits divers dans la ville. Alors tu peux émettre un doute, une nuance, mais tu ne peux pas aller frontalement contredire des policiers sans risquer d’être mis au placard. »

Ahmed, Journaliste indépendant

Il n’est pas rare de voir le Procureur en charge de l’affaire s’exprimer très rapidement dans les médias pour soutenir la version des agents et apporter des éléments à charge de la victime. La mécanique médiat ique se met au service de l’impunité et laisse cette amère impression que tout est joué d’avance :

« Quel que soit l’âge de la victime, quoi qu’elle ait été en train de faire, la version policière instaure une suspicion de culpabilité en la criminalisant. Dans l’affaire de mon frère, on parle d’un braqueur, mais dans l’affaire d’Ali Ziri, 69 ans, on parle d’un alcoolique, dans celle de Zyed et Bouna, de « jeunes connus des services de police », et dans celle de Bertrand-Bilal Nzohabonayo, d’un terroriste. Pourtant, ils ne l’étaient pas... Même Rémi Fraisse, on a essayé de le criminaliser, alors que c’était juste un jeune homme qui s’était retrouvé dans une manifestation... »

Amal, sœur d’Amine Bentounsi Fondatrice du collectif « Urgence Notre Police Assassine »

Victimes discréditées, paroles des familles déconsidérées... Pour faire entendre leurs voix, les familles de victimes s’attèlent à une véritable guerre médiatique22, par des efforts de mobilisation en ligne et sur le terrain avec leurs petits moyens. A celle-ci, l’Etat répond par une protection fonctionnelle sans faille.

Fondatrice du Collectif Urgence Notre Police Assassine, Amal Bentounsi en a fait les frais. Pour avoir produit et diffusé sur son site une vidéo dénonçant l’impunité policière, elle a été poursuivie pour « diffamation envers une administration » à la suite d’une plainte de Manuel Valls, Ministre de l’Intérieur à l’époque. Après une pétition de soutien23 et une marche deux jours avant son procès lui offrant une tribune pour sensibiliser l’opinion publique à l’absurdité que représentaient la poursuite d’une sœur meurtrie avant même d’avoir jugé l’homme qui avait tué son frère, elle a été relaxée. Mais le message était clair : l’Etat veille sur ses agents, coûte que coûte.

Le Ministère de l’Intérieur s’exprime aussi régulièrement dans des affaires où la version policière pose question. Ce fut le cas dans deux affaires quasiment identiques selon la version policière : celle de Bertrand - Bilal Nzohabonayo, abattu le 20 décembre 2014 devant le commissariat de Joué-Les-Tours, et celle de Sallah Ali, abattu le 7 janvier 2016 devant le commissariat de Barbès à Paris. Dans les deux cas, il fut question d’un «assaillant»quiaurait«criéAllahakhbar»,etmenacédespoliciersavec« uncouteau».Mais dans les deux cas, la version policière est contestée par les témoins24, ainsi que par des photos et vidéos de la scène. Qu’à cela ne tienne, dans les deux cas, le Ministère de l’Intérieur est intervenu pour appuyer la version policière, celles de terroristes à abattre, plongeant les familles des victimes dans le désarroi le plus complet.

Pour Amal, cette stratégie contribue à « tuer les victimes deux fois », isolant et décourageant les familles dans leur combat pour la vérité et la justice.

UN LABYRINTHE INFERNAL

Car les familles qui poursuivent leur combat doivent faire face à une série d’anomalies dans le traitement de leurs dossiers dont la violence est déstabilisante. Farid, le frère de Wissam El Yamni, se bat depuis la nuit de la Saint-Sylvestre de 2011, lorsque son frère est tombé dans le coma après avoir été passé à tabac par des policiers. Il mourrait neuf jours plus tard à l’hôpital de Clermont Ferrand, des suites de ses blessures. Ingénieur et cadre, il était loin de s’imaginer ce qu’il allait devoir endurer pour pouvoir faire mettre en examen les policiers qu’il estime responsables de la mort de son frère.

« On a délibérément confié l’expertise cardiaque à un gériatre, qui n’est pourtant pas expert en cardiologie. On a antidaté des photos de son corps, menti à répétition sur ses blessures, refusé de conserver son corps au froid pendant six mois... Ce que j’ai dû vivre est profondément traumatisant. J’ai finalement dû faire appel à un expert toxicologique indépendant pour mettre fin à toute accusation de « mort par arrêt cardiaque due à la consommation de cocaïne » afin que l’on puisse enfin se concentrer sur la vingtaine de policiers qui l’ont passé à tabac cette nuit-là. Si on ne l’a pas vu de ses propres yeux, je pense qu’il est impossible d’imaginer à quel point la police est protégée dans des enquêtes où les actes d’un ou plusieurs d’entre eux ont entrainé la mort. »

Farid, frère de Wissam El Yamni

Même un procès très médiatisé où les mensonges de tout un service de police sont exposés à la barre, ne suffit pas à faire sanctionner qui que ce soit :

« Il est prouvé que la police de Noisy-Le-Sec a explicitement découragé les témoins de raconter ce qu’ils avaient vu, que des policiers ont menti dans leurs dépositions, et que des pressions ont été faites sur l’Inspection Générale des Services. Pourtant, personne n’a jamais été sanctionné. Et l’homme qui a tué mon frère est libre. »

Amal, sœur d’Amine Bentounsi

Lorsqu’une famille se retrouve face à la mort d’un proche entre les mains de la police, son premier réflexe est de se fier aux enquêteurs, et d’attendre que la procédure suive son cours – rejoindre un combat militant n’a rien de spontané dans un tel moment de choc et de deuil. Ce n’est qu’après avoir fait face à de sévères disfonctionnements que les familles voient l’importance de se fédérer dans un combat actif et indépendant pour la vérité et la justice concernant les circonstances de la mort de leur proche. Pour Jessica Koumé, compagne d’Amadou décédé au cours d’une interpellation à Gare du Nord à Paris le 6 mars 2015, les premiers mois ont été très solitaires.

« Près d’un an après la mort d’Amadou, le procureur n’a nommé aucun juge d’instruction, or dans une procédure normale, c’est automatique. Nous avons eu les résultats de l’autopsie au bout d’un mois et demi grâce à la pression médiatique, alors qu’elle avait été faite le jour même. La mort a été constatée par un commandant de police au commissariat deux heures après le début de l’interpellation alors que le commissariat est à 600 mètres. On m’avait conseillé d’éviter des collectifs de familles qui me contacteraient, et de faire confiance à la justice, mais quand j’ai reçu le rapport d’autopsie, j’ai vu qu’il y avait un problème. »

Jessica, compagne d’Amadou Koumé

C’est pour se soutenir mutuellement dans leur combat, pallier l’absence d’un statut de victime ouvrant à des droits – ne serait-ce que pour un soutien psychologique –, alerter l’opinion publique et faire évoluer le droit et les institutions de la République que les familles El Yamni, Camara, Aït Omghar, Koumé, Touat Bouras, et Taghbalout sont réunies au sein d’un même collectif.

«On vit tous les mêmes choses, et on a tous des hauts et des bas. L’Etat apporte un soutien psychologique aux policiers qui ont tué nos proches, mais nous, rien. Nous ne sommes pas reconnus en tant que victimes, nous n’avons aucune aide, aucun accompagnement de l’Etat, aucun statut. Tout est à nos frais, et on doit apprendre à tout faire tous seuls, alors qu’avant on vivait des vies normales, on ne connaissait rien à tout ça. Grâce au collectif, on peut au moins se soutenir mutuellement, échanger l’expertise qu’on a acquise, se recommander des avocats, des experts, avoir le soutien de militants... Ça aide à tenir. »

Amal, sœur d’Amine Bentounsi

DOMMAGES COLLATERAUX

Si quelques familles des victimes arrivent à se soutenir entre elles, ce n’est pas nécessairement le cas de tous ceux qui entourent ces victimes, ou s’y identifient, à commencer par leurs amis. Ceux qui ont le même âge, ceux qui se disent « ça aurait pu être moi », et voient ceux qui ont tué leurs proches continuer d’exercer leur métier, au quotidien.

Il est commun d’accepter l’idée que les enfants victimes de viols ou de violences peuvent à leur tour devenir des agresseurs. Que penser alors du développement des enfants qui ont vu leurs proches tués par des représentants de la République, sans que ces derniers ne soient condamnés ? Ces mêmes enfants qui grandissent avec les contrôles abusifs, les petites vexations, violences, remarques racistes et islamophobes, et qui, au mieux, s’entendent rétorquer que « la police est Républicaine » lorsqu’ils tentent de dénoncer ces faits ?

Doit-on ignorer qu’Amedy Coulibaly avait vu son meilleur ami se faire abattre, sous ses yeux, par un policier qui n’aura jamais à répondre de son acte ? Peut-on ignorer que par la suite, son premier meurtre fut celui d’un agent de police ? Le décès de son meilleur ami fut pourtant un « tournant dans sa vie » selon ses proches25. On oublie souvent qu’avant toute radicalisation de son action, Amedy Coulibaly a tenté d’alerter l’opinion publique sur l’état des prisons, d’interpeller le Président de la République sur la situation de l’emploi pour les jeunes en France... Mais il a finalement choisi d’abandonner cette voie, jusqu’à vouloir assassiner à tout prix ceux qui, pour lui, n’ont « pas organisé des manifestations pour dire de laisser les musulmans tranquilles », mais aussi ceux qui « mettent nos frères en prison pour rien du tout26 ».

« J’en ai la profonde conviction : le déni de justice crée des monstres. Si j’ai réussi à mener un combat constructif depuis la mort de mon frère, c’est parce qu’à l’époque j’avais la stabilité économique et émotionnelle d’une commerçante qui gagnait très bien sa vie, propriétaire, mariée à son amour d’adolescence, mère de famille et heureuse.

Et si je continue, c’est parce que je veux que ma fille continue ses études de droit à la Sorbonne. Je veux que mes fils soient rassurés sur le fait que oui, il y a une justice en France. Pourtant, même moi j’ai eu des idées sombres. Alors j’imagine parfaitement ce qui est passé par la tête de ceux qui n’ont pas cette stabilité à laquelle se retenir. »

Amal, sœur d’Amine Bentounsi"

http://stoplecontroleaufacies.fr/slcaf/wp-content/uploads/2016/03/Rapport-Les-Maux-du-Déni.pdf

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