Olivier

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"Son imperméable est trempé, ses pense-bêtes dans sa petite pochette en tissu synthétique sortent tout humides. François Massonnaud, 79 ans, a essuyé deux averses de grêle pour venir à "l’Obs" défendre la mémoire son fils. Olivier Massonnaud, l’aîné de ses deux enfants, est mort à l’âge de 38 ans, le 14 août 2007. Abattu par un policier au petit matin, dans la cour d’un immeuble de Poitiers.

Près de huit ans après les faits, cet ancien chirurgien connaît le dossier d’instruction par cœur, il cite les cotes, récite les interrogatoires, énumère toutes les dates clés de la procédure, égrène les faits à la minute près. Et court comme un marathonien qui n’en a plus l’âge, de Poitiers à Bordeaux en passant par Paris, après une justice qui le promène de déni en non-lieux, si bien que la ligne d’arrivée a fini par s’effacer de l’horizon.

François Massonnaud tient bon "dans cette bataille qui ne se fait pas à armes égales, et où l’on cherche à m’avoir au souffle". Grâce à l’arrêt rendu par la chambre criminelle de la Cour de cassation en septembre 2015, qui remet en cause le non-lieu accordé au policier, ce grand-père a retrouvé un peu d’oxygène. La plus haute juridiction a remis les compteurs à zéro en renvoyant l’affaire devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Bordeaux.

Début janvier, Frank Berton, le nouvel avocat de la famille, a plaidé tout ce qu’il pouvait pour que la justice accepte de réexaminer le cas du policier qui a tué Olivier Massonnaud. Il savait que l’étape était cruciale, le contexte politique tendu : dans le cadre du renforcement de la lutte anti-terroriste, le nouveau garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, présente mercredi 3 février en Conseil des ministres un projet de loi renforçant l'irresponsabilité pénale des policiers s'il est établi qu'ils ont tiré "en état de nécessité".

"La famille d’Olivier Massonnaud, père de deux enfants, veut un procès en cour d’assises, c’est la moindre des choses quand il est question d’un homicide que je qualifie de volontaire", martèle Frank Berton. La décision des magistrats bordelais tombera le 3 mars. Elle consacrera ou achèvera huit ans de combat pour l’ancien médecin, une vie désormais entièrement conditionnée par ce "drame monstrueux", et chaque nuit le même scénario de l’horreur que François Massonnaud se repasse à l’infini, "le film du meurtre" de son fils, "un fait divers banal qui a tourné à la tragédie mortelle par l’intervention des policiers".

En 2007, Olivier Massonnaud vient de se séparer de sa femme. Il est retourné habiter à Poitiers, où il avait fait ses études, le cœur amer et peiné de vivre loin de ses deux garçons. C’est un homme sportif, un érudit qui aime voyager, passionné des civilisations anciennes. Il a fait de l’ailleurs son métier, en devenant guide touristique. Le soir des faits, le lundi 13 août, sa petite amie de l’époque vient dans son deux-pièces du centre-ville lui "faire une scène de jalousie, raconte François Massonnaud. Elle voulait se marier, lui ne prenait pas cette relation au sérieux." Olivier Massonnaud, certes séducteur, est encore sous le choc de sa vie de famille partie en éclats. Les enfants de 10 et 11 ans passent alors leur dernière nuit chez leur père avant de retrouver leur mère.

Olivier Massonnaud a bu, il décompense. Pète les plombs. Les petits tentent en vain de le retenir quand la scène dégénère. Coups, cris. Une voisine prévient la police peu avant 2 heures du matin. La jeune femme s’en va avant que douze officiers ne débarquent. Olivier Massonnaud apparaît à la fenêtre de son logement, jette un téléviseur, des objets, un couteau aux pieds des policiers, les insulte : "Un bon flic est un flic mort", aurait lâché la victime.

Les fonctionnaires de la BAC récupèrent les enfants. Dans son désespoir, leur père, retranché chez une habitante, vole un couteau à pain. Parmi les policiers, certains craignent un geste suicidaire. D’autres le menacent : "On monte, tu rigoleras moins", le traitent de "connard". Olivier Massonnaud s’échappe par la fenêtre, est repéré "en claquettes" sur les toits. L’arme blanche sera retrouvée dans le chéneau de l’immeuble.

Les policiers quadrillent le quartier à la recherche du père de famille. Le commissaire et le procureur de la République débarquent sur les lieux. Le brigadier en chef, Jocelyn C., à peine remis de son mariage fêté le week-end même, est sur le terrain. Equipé de son gilet pare-balle, muni de son pistolet chargé de 15 cartouches, dont une engagée dans la chambre, il se débarrasse de sa lampe-torche qui n’a plus de batterie. Avec trois de ses collègues, il rejoint un policier attiré au 4, rue Saint-Fortunat, par des bruits suspects derrière une porte cochère. Les quatre fonctionnaires, bâtons tonfa attachés à la ceinture, décident d’entrer sans prévenir leur hiérarchie. Jocelyn C. déclarera :

Dans la cour de l’immeuble, Olivier Massonnaud est assis entre le mur et une voiture garée. Comme assoupi, il met cinq à dix secondes à réagir quand un policier braque sa lampe sur lui. L’affaire aurait pu s’arrêter là, avec un petit tour en cellule de dégrisement pour le guide touristique qui vit une période difficile.

Mais Olivier Massonnaud, 1,72 mètre, sort de sa cachette. "Il hurlait, il venait en courant vers moi les poings fermés tendus en avant", affirme l’un des fonctionnaires, alors que d’autres l’ont vu les "bras en l’air". La voisine, elle, est formelle : "Je n’ai pas entendu de hurlement". L’un des policiers frappe Massonnaud, puis s’écarte. C’est là que Jocelyn C., situé à 2,30 mètres de la victime, le vise et décide de tirer. Droit dans "la bouteille", un petit carré qui se trouve au niveau du plexus. Le coup ne peut qu’être létal. L’aorte abdominale cède. Olivier Massonnaud se vide son sang, et meurt à 4h36, le 14 août 2007.

Le lendemain, en fin de matinée, le syndicat Alliance communique en faveur du policier Jocelyn C., affirmant qu’il a agi dans le cadre de la légitime défense. "Le ton était donné", commente aujourd’hui le père Massonnaud. Le policier a rendu son arme le soir des faits. Huit jours plus tard, il la récupérait, et retournait à ses activités. Jocelyn C. n’a jamais été sanctionné par sa hiérarchie. Dans la procédure judiciaire qui l'oppose à la famille d'Olivier Massonnaud, il n'est pas mis en examen, et a seulement le statut de témoin assisté.

Son avocate, Patricia Coutand, juge toutefois "difficile", la situation de Jocelyn C., qui "subit" l’exposition médiatique. "C’est un fonctionnaire très considéré, explique-t-elle, pas un adepte des coups de bottin, il a même été récompensé pour avoir sauvé un délinquant de la noyade. Il vit mal sa mise en cause dans une affaire de 'bavure'." Jocelyn C. s’est expliqué sur procès-verbal :

Le geste était-il pour autant légitime ? Patricia Coutand s’appuie sur le couteau que tenait Olivier Massonnaud au début de l’intervention policière pour répondre : "Nous sommes dans le cas d’une légitime défense, certes putative, mais qui tient la route juridiquement. Jocelyn C. a pu croire son agresseur armé, et pensé que lui et ses collègues étaient en danger. S’est-il trompé ? Oui, incontestablement. Mais c’est ça, la légitime défense putative !" L’enquête l’a prouvé : Olivier Massonnaud était seul et sans arme face à quatre policiers, qui ont choisi d’agir seuls, plutôt que de prévenir leurs collègues, qui auraient dû être équipés de flash-balls et de boucliers dans leur voiture.

"N’auraient-ils pas dû appeler le GIGN, un psychologue, comme c’est préconisé en cas de face-à-face avec un forcené ?" Le père Massonnaud égrène les "injustices" de l’affaire : "Ils ont trouvé mon fils 'comme assoupi'… Olivier venait de subir deux heures de stress avec onze fonctionnaires à ses trousses, il était dans un état syncopal, c’est évident." Il s’indigne "que le policier n’ait subi aucun examen toxicologique", que le juge d’instruction désigné à l’époque "affiche des posters à la gloire de la police dans son cabinet", que ce même magistrat "ait attendu trois ans, soit le mois d’octobre 2010, pour verser au dossier les photos prises quelques heures après les faits."

La famille Massonnaud et son avocat Frank Berton s’inquiètent du renforcement des pouvoirs des policiers, dans le cadre de la banalisation de l’état d’urgence. Selon le nouveau projet de loi, ils pourraient ne plus être poursuivis s’ils tirent sur quelqu’un qui a déjà commis un homicide, ou tenté d’en commettre un. "Olivier Massonnaud entrerait-il dans ce cas de figure, parce qu’il a eu une dispute avec sa petite amie ? Les services de police deviendraient ainsi juges du comportement de l’auteur et libres d’apprécier leur réaction, déplore Frank Berton. Je collectionne déjà les ordonnances de non-lieu en matière de bavures policières, ils bénéficient déjà d’une impunité dans les faits. Les rendre irresponsables pénalement comme l’envisage désormais le gouvernement, c’est construire une présomption irréfragable à leur avantage, et délivrer des permis de tuer".

L’avocate de Jocelyn C. en convient elle-même : "A partir du moment où l’on permet à une partie de la population, en l’occurrence la police, de faire usage de moyens de défense dangereux, le contrôle par la justice est une sécurité, voire une nécessité".

L’arrêt que rendront en mars les magistrats de Bordeaux sera donc l’objet d’un double enjeu. Celui de l’indépendance de la justice, en plein débat politique et législatif sur cette question. Et celui du traitement des bavures policières, considérées comme un tabou, qui se soldent quasi systématiquement par un non-lieu. François Massonnaud en a conscience, et craint "une dérive à l’américaine, où les policiers assassinent les noirs en toute impunité".

Bien qu’"essoré", il continue le sport, marche à pied et gym. Il faut faire face à la tentation du découragement, quotidienne. "La décision des jurés de la cour d’assises de Bobigny dans l’affaire Amine Bentounsi m’a horrifié. Ce jeune a été tué d’une balle dans le dos par la police, et l’auteur du tir a été relaxé après avoir menti. Le pire, c’est de m’apercevoir à mon cours de gym combien tout le monde s’en tape !"

La mère d’Olivier Massonnaud ne s’est jamais remise de la mort de son fils. Sa sœur, devenue avocate, non plus. Ses enfants ont aujourd’hui 18 et 19 ans, ils font des études, pansent leur béance. "Les policiers de la BAC leur avait promis de leur rendre leur père dans la demi-heure, la nuit du 14 août 2007, raconte leur grand-père. Ils ont entendu un coup de feu, deux heures plus tard, alors qu’ils se serraient sur la banquette arrière d’une voiture de police. Ils se souviennent de tout, mais nous n’en parlons jamais."

François Massonnaud mène son combat à perdre haleine, comme on se débat contre la peine. Il prévient : "Si Jocelyn C. ne comparaît pas devant une juridiction, ce sera pour moi inacceptable." Et donc ? "Cherchez…""

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