4 arguments utilisés pour décrédibiliser le récit de Théo, et les réponses à y apporter

Le 3 février dernier, Théo L., 22 ans, subissait des actes de torture et de barbarie par des personnes dépositaires de l’autorité publique. Si pour une fois de nombreuses voix, notamment au plus haut sommet de l’État, se sont élevées pour compatir ou dénoncer le calvaire subi par ce jeune aulnaysien, on a aussi eu le droit aux traditionnelles répliques des défenseurs de la domination policière. On a relevé les 4 arguments qui reviennent le plus souvent et y avons apporté des éléments de réponse.

« Qu’est-ce qu’il a fait pour mériter ça ? »

C’est LA question qui revient, même chez ceux qui sont « plutôt d’accord » pour dire que ces actes de torture et de barbarie sont inadmissibles. Au lieu de prendre la mesure de la brutalité policière, on cherche des éléments de justification et de compréhension dans le comportement de la victime. « S’il s’est pris de tels coups, c’est qu’il l’avait, d’une manière ou d’une autre, bien cherché. » Évidemment, au-delà de la grande confiance en l’institution policière dont cet argument témoigne, ce sont les ressorts racistes qu’il faut analyser. Ce que ça dit est très simple : dans l’imaginaire collectif, un banlieusard descendant de l’immigration post-coloniale ne peut pas être innocent. Il a forcément toujours quelque chose à se reprocher. Pas étonnant donc que l’on retrouve cet argument dans la bouche de ceux qui tentent de justifier les contrôles au faciès, les violences policières ou même les crimes policiers. Mais ce que ça dit surtout, et c’est là le vrai cœur du sujet, c’est la déshumanisation des populations visées par ces pratiques. La criminalisation systématique des quartiers populaires, et a fortiori des non-blancs y vivant, permet de justifier des traitements d’exception, aussi inhumains soient-ils.
En réalité, l’innocence de Théo ne devrait même pas être un sujet. Rien, absolument rien, ne justifie qu’une matraque finisse enfoncée dans l’anus d’une personne contrôlée. Rien ne justifie qu’il soit tabassé au point d’en avoir le visage tuméfié. Comme rien ne justifiait que Lamine Dieng ou Adama Traoré soient asphyxiés ou que Wissam El Yamni meurent sous les coups de policiers. N’en déplaise aux nostalgiques de la colonisation, aux dernières nouvelles, les actes de torture et la peine de mort étaient encore interdits dans ce pays. 
Bref, Théo aurait pu avoir été pris en flagrant délit de vol, d’agression, ou autre, que ça n’aurait rien changé. Et cette précision est aussi valable pour celles et ceux qui, avec de bonnes intentions, expliquent que « Théo ne méritait pas ça ». Bien sûr qu’il ne méritait pas ça. Personne ne le « mérite ».

« Il n’avait pas qu’à s’opposer/fuir le contrôle. »

On est quasiment dans le même registre que le précédent argument. Il s’agit, encore une fois, d’essayer de justifier l’injustifiable en se focalisant sur le comportement de la victime. Outre la réponse apportée plus haut, il faut recontextualiser les choses : c’est parce qu’ils savent pertinemment pourquoi sont effectués ces contrôles, et comment ils peuvent finir, que certains, en particulier dans les quartiers populaires, s’y opposent et les fuient. Il y a une très (trop) longue histoire d’arrestations arbitraires, de pratiques humiliantes, d’abus et de violences contre les descendants de l’immigration post-coloniale pour ne pas céder à une légitime défiance. Défiance qui - aussi parce qu’elle est constamment revivifiée par l’actualité - se transmet de générations en générations et de quartiers en quartiers.

Il y a tout à la fois un ras-le-bol des pratiques discriminatoires, auxquelles peuvent logiquement répondre des oppositions, et la peur de faire face à l’impunité de policiers équipés comme Robocop et jouissant du soutien absolu du pouvoir et de l’opinion publique. C’est sûrement difficile à concevoir quand on n’a jamais eu à faire face à ce type de comportements abusifs de la part des forces de l’ordre mais ça n’en est pas moins une terrible réalité.

« Pourquoi préciser qu’il est noir ? Peu importe ! C’est un humain avant tout. »

Si l’on vivait dans le monde de Tchoupi & Doudou, sans doute cette information ne serait-elle pas capitale. Mais dans le monde réel, dans la France réelle, où sévit un racisme multiforme qui traverse largement les institutions, elle l’est. Théo est noir ; il le sait autant que les policiers le savent. Ses bourreaux multiplieront d’ailleurs les injures racistes à son égard, ils ne le traitent pas de « sale humain » mais de « bamboula » et de « nègre ». Et à cette violence verbale s’ajoute une violence physique spécifique. Les quatre policiers qui lui font face ne veulent pas juste l’interpeller, ils veulent le mater, le punir pour avoir osé les défier et pour ne pas être resté à sa place, le rappeler à un certain ordre social et racial...quitte à inscrire leur force, leur pouvoir, dans sa chair. C’est le propre des pratiques policières visant les habitants des quartiers populaires, et en particulier les non-blancs parmi eux, mais aussi les réfugiés. On nous rétorquera certainement que lors des manifestations contre la loi travail, plusieurs militants blancs ont subi cette violence. Oui, c’est un fait. Mais comme nous l’avons maintes et maintes fois rappelé, ils ont été visés dans le cadre précis de manifestations politiques. En tant que groupe social, ils n’ont pas subi cette brutalité avant le début du mouvement social et ne les subissent plus depuis son arrêt. Dans les quartiers populaires, pour les arabes et les noirs, ça n’a jamais arrêté ; cela relève d’une pratique systémique et systématique. Et ces hommes - puisque ce sont majoritairement des hommes - ne sont pas visés pour ce qu’ils font mais ce qu’ils sont.
On en revient à cette fameuse présomption de culpabilité et à la nécessité d’encadrer des populations jugées dangereuses. À ce sujet, les chiffres sont assez parlants. Selon le dernier rapport du Défenseur des Droits, les jeunes Noirs et Arabes ont 20 fois plus de risques d’être contrôlés que les autres. Même constat pour l’ACAT, dans son enquête sur l’usage de la force par les représentants de la loi en France : « D’après les données recueillies, les membres de minorités visibles représentent toujours une part importante des personnes victimes. C’est particulièrement le cas concernant les décès. Sur les 26 décès survenus dans le cadre d’opérations de police ou de gendarmerie et examinés par l’ACAT, au moins 22 concernaient des personnes issues de minorités visibles. » Il suffit de lire la liste des morts par la police survenus ces 50 dernières années pour noter que le ratio est là aussi le même. Donc si, c’est important de préciser que Théo est noir, que ce n’est pas un cas isolé, et que tout ceci s’inscrit dans une culture particulière de la brutalité et de l’impunité policière.

« Ce n’est pas parce que quelques policiers se sont mal comportés qu’il faut jeter l’opprobre sur tous les autres ! Il y a de bons policiers. »

Grand classique des discussions sur les discriminations, et plus généralement les oppressions. À chaque cas de violences, il y a une tentative d’isolement de la victime, comme si son cas était une exception, mais aussi de préservation de l’institution policière. On va ainsi énormément parler de « l’affaire Théo » et des « 4 policiers accusés » tout en veillant à ne pas faire de lien avec les autres victimes ni à laisser passer une critique plus large. Et toute personne qui sortira, même un peu, de ce cadre aura le droit à une remontrance du type « non mais c’est juste 4 policiers, arrêtez de parler de LA police » ou alors : « vous n’en avez pas marre d’être anti-police ? ». Il ne faut pas se leurrer, il s’agit à nouveau de stratégies d’évitement et de dépolitisation. En gros, la focalisation sur des individus précis permet de ne pas appréhender ces violences comme un problème global. Et c’est cela qu’il faut répondre à ceux qui utilisent cet argument. La question n’est pas de savoir combien il y a de bons ou de mauvais policiers, ni de distribuer des bonus ou des malus ; ce qui est primordial c’est d’interroger les dysfonctionnements de l’institution policière dans son intégralité. Le sujet des violences policières doit être abordé de manière systémique (cf. points précédents). Il ne peut être réduit à une question individuelle ou interpersonnelle, il doit être pensé dans son ensemble. Et ceux qui persistent à présenter ces affaires comme des cas isolés font, en réalité, partie du problème dans la mesure où il contribuent à l’invisibilisation et à la dépolitisation de la brutalité policière. C’est, en partie, pour cela qu’on ne saurait se réjouir de la photo montrant François Hollande au chevet de Théo et ce, quand bien même, nous savons que c’est notre action collective qui l’y a poussé. Si l’on imagine aisément à quel point la présence du Président, auprès d’une famille choquée par ce qu’elle vient de vivre, peut être réconfortante et perçue comme pleine de promesses, nous n’oublions pas son rôle dans la gestion policière calamiteuse des quartiers populaires ces dernières années. Surtout, l’Histoire des luttes de l’immigration nous a appris à ne plus être dupes sur les stratégies d’apaisement qui se mettent en place à chaque fois qu’il faut casser des dynamiques d’organisation et d’émancipation. Il calme ce geste de François à Théo, il donne l’impression que nos cris du cœur ont été entendus. C’est d’ailleurs sa fonction première. Répondre à la pression en faisant du symbolique autour d’une affaire, sans jamais remettre en cause le système qui a légitimé ces violences. C’est l’une des plus belles ruses du pouvoir que de lâcher un peu de lest dès lors qu’il se sent menacé. Ne. Pas. Céder."

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