"Chroniques d'un fascisme ordinaire" par Zohra Brahim

"Chroniques d'un fascisme ordinaire" par Zohra Brahim

Chroniques d'un fascisme ordinaire, Zohra Brahim

Avril 2017, France

 

Est-il en notre temps rien de plus odieux que l'indifférence, le mépris pour la mort d'un homme, rien de plus scandaleux que la mort injuste d'un homme ?

Et pourtant. Pourtant.

 

Chroniques d'un crime raciste ordinaire. 1

 

Clermont-Ferrand, nuit du 31 décembre 2011

 

C'est l'histoire d'un frère, d'un fils, d'un jeune homme qui a été tué. C'est l'histoire d'une famille qui a été plongée dans l'horreur du crime d'un être cher, commis par ceux qu'elle pensait gardiens de la paix. C'est l'histoire d'un pays qui, dans le slence des pantoufles, vit au bruit de la télévision aux ondes bien troubles.

 

Wissam El Yamni a 30 ans, il fête le nouvel an comme tout le pays. À 03h20, il est sur un parking avec des amis. La police prétend avoir été la cible d'un projectile.

Cette prétention clamée par les forces de l'ordre, le bras droit de l'Etat, les gardiens de la paix, expliquerait la présence d'au moins 8 véhicules de police, d'au moins 25 policiers dont une brigade cynophile.

Dans le dossier d'instruction, des témoignages décrivent un état euphorique voire alcoolisé de policiers. Les policiers prennent en chasse Wissam. La chasse à l'homme commence. La chasse à l'homme commence...dans les rues de Clermont-Ferrand...en France période contemporaine...

 

Le jeune homme est attrapé très rapidement et violemment passé à tabac. « Passer à tabac », 1886 et son dérivé « passage à tabac »,  renvoient à tabasser, expriment de par leur racine tabb- l'action de frapper violemment. On disait avant « croquer du tabac » 1837 ou « foutre du tabac » 1867, mais ces locutions sont tombées dans l'oubli avec les usages de « passer à tabac », « passer au fil de l'épée » et « passer à la moulinette ».

On ne sait pas combien de policiers mais un certain nombre de policiers... Wissam a été lynché, le terme «lynché » et son dérivé «  lynchage » renvoient à des périodes bien sombres de l'histoire...

Wissam est chargé dans le véhicule de l'unité cynophile.

 

L'été dernier, lorsque j'ai récolté avec des jeunes des mémoires en zone rurale dans le cadre d'un beau projet éducation populaire avec Guillaume association Nooba Sud Toulois, un  fils de résistant nous avait confié à quel point son père avait été horrifié de voir des officiers jetaient leurs chiens sur son ami juif et le tuer sous ses yeux, et comment cette douloureuse scène l'avait incité à entrer en résistance. Cet homme descendant de résistant avait une animosité pour toute forme de violence y compris les violences construites par un système marchand à l'échelle planétaire...quand certains ne voient pas plus loin que BFM TV et TF1...Le temps de cerveau disponible bientôt indisponible. 

 

Les policiers, une fois arrivés au commissariat, transportent Wissam et le déposent au sol dans les couloirs du commissariat, là où aucune caméra ne peut voir, alors que des geôles sont vides.

Et à ce moment-là, il a le pantalon baissé. Pas victime de le mode du pantalon baissé des quartiers mais pantalon baissé aux genoux, mode de fonctionnement des forces de l'immonde, mode chez les forces de l'ordre ? …

Les médias reprennent les versions policières où Wissam est présenté comme inanimé. Mais des témoins assurent qu'il est encore vivant à ce moment, qu'ils entendent ses cris, qu'ils assistent au dernier passage à tabac dans les murs du commissariat. Et c'est là, que les policiers achèvent Wissam. Les témoins de cette horrible mise à mort existent, ces témoins que le juge d'instruction ne veut pas entendre, témoins que le juge d'instruction n'a jamais entendu en 5 ans...

Le temps passe, passe le temps.

Les secours sont appelés seulement là...

Les versions policières sont confuses, encore.

La notion d'assistance à personne à danger, la notion de cruauté ou d'éthique, de déontologie...

Syndrome de mémoire sélective, critère de recrutement du policier ?

La vidéosurveillance ne montre en aucun cas ce qui s'est passé pour Wissam mais montre un des policiers mis en cause assez...hilare... lorsqu'il croise l'officier de la police judiciaire venu indiquer le placement en garde-à-vue. On est loin de deviner qu'un jeune homme se meurt à quelques pas. Ce policier, s'est-il autant amusé ? Est-ce si festif ? 

 

Le temps passe, passe le temps.

Quand les secours arrivent enfin au commissariat, ils transportent Wissam à l'hôpital. Au vu de son état de santé fortement dégradé, Wissam est placé dans un coma artificiel.

 

Le temps passe, passe le temps.

Le 1er janvier, jour de l'an, la famille est informée seuleument vers 17h.

Quand son frère Farid arrive à l'hôpital, il pense que son frère a été agressé et que la police l'a sauvé...Il entre dans la chambre et là, l'indicible, l'effroyable bruit des machines auxquelles Wissam est branché, l'image de son frère couvert d'hématomes et de marques de strangulation, le choc, le chaos …Traumatisme 1er coup...

 

Une ouverture judiciaire démarre le 06 janvier.

Wissam reste 9 jours dans le coma et décède des suites de l'interpellation policière.

Les manifestations à Clermont-Ferrand se font spontanément pour dénoncer l'injustice de ce crime, exprimer la colère et l'indignation.

Je pense à Stephane Hessel qui, dans son discours et son essai, appelait à un devoir d'indignation pendant que d'autres se fantasment en membres du Klu Klux Klan. Question de valeurs, les goûts ne se discutent pas mais les valeurs, les valeurs de la dite République se discutent-elles en démocratie...

Les valeurs républicaines relèvent du non-négociable. L'humanité a tant perdu par l'inhumanité des uns, toujours la même histoire, impunité des uns, double-peine des autres, privilèges des uns et sacrifices des autres, crimes des uns et châtiments des autres...Traumatisme 2ème coup...

 

Il est certain que l'Etat de Droit et son bras armé, y gagnent à criminaliser les mouvements de contestations sociales, ses acteurs, à raconter l'histoire.

Flou dans les récits policiers, flou dans les pièces du dossier et dans les expertises, flou encore, pas un flou artistique mais un flou policier c'est dérangeant/arrangeant pour instruire une affaire, c'est dérangeant/arrangeant autant de zones d'ombre quand le travail consiste à éclaircir des affaires, à faire la lumière sur la vérité.

Les photos prises de Wissam lors de son hospitalisation n'apparaissent pas au dossier transmis au premier légiste, ni les photos prises par la police au premier jour, ni celles prises par la famille au troisième jour, ni le dossier médical établi par les médecins du CHU de Clermont-Ferrand.

 

Le temps passe, passe le temps.

Dans un premier temps, les experts suggéreront la technique policière du « pliage » pourtant interdite en France. Oui, pendant que les uns peinent à finir leur mois, à faire leur mois, à garder leur travail, à trouver un travail, à élever des enfants, des élus pillent et d'autres autorités plient des hommes.

 

Le temps passe, passe le temps.

Pendant plusieurs mois, le corps de Wissam n'a pas été placé dans le froid et est en total état de putréfaction. Pour la contre- autopsie, le deuxième médecin légiste lui-même conclut que le corps n'est pas « exploitable », plus aucune donnée physique, plus rien n'est « exploitable ».

Pour la deuxième autopsie, les experts vont s'appuyer uniquement sur les éléments du dossier établi par les précédents experts.

La bataille judiciaire pour la famille a commencé là en réagissant à toutes les incohérences du drame, version après version.

 

Le temps passe, passe le temps.

Puis les experts se rétractent en faveur d'un problème cardiaque provoqué par la drogue.

Un homme noir ou d'origine maghrébine doit avoir beaucoup mal au cœur pour être autant sujet à des malaises cardiaques au contact des gardiens de la paix.

Ce problème cardiaque qui formerait des hématomes, des marques de strangulation, des fractures, baisserait des pantalons, est de type inconnu même dans des livres de référence. 

D'ailleurs, il s'avère que l'expert qui s'exprime sur le pseudo problème cardiaque de Wissam n'est pas expert en cardiologie.

Le temps passe, passe le temps.

Finalement le récit policier va se replacer dans la scénario du cocktail alcool et drogues qui aurait provoqué un arrêt cardiaque. L'expertise en toxicologie demandée par la famille à un imminent spécialiste réduit à néant cette mauvaise  fable policière. La consommation de Wissam, en ce soir de nouvel an, est en-dessous du seuil de toxicité, du seuil de positivité, seuil de létalité. Fumer et être fumé...telle ne doit pas être la question.

Un expert, réellement spécialisé dans la cardiologie, affirme qu'il n'y a aucune anomalie cardiaque.

 

Le temps passe, passe le temps.

À la recherche de la ceinture de Wissam portée disparue... hypothèse, Wissam ayant son pantalon aux genoux, sa ceinture ayant disparue, elle peut être la cause des marques de strangulation, étranglé avec sa ceinture...

À la recherche d'experts indépendants qualifiés...juste une justice juste est demandée, devoir préciser le type de justice...

 

Une hypothèse est possible entre l'oeil et les ventricules du cœur, la pression sur ce nerf par un coup fort au visage peut entrainer un dysfonctionnement des ventricules donc un arrêt cardiaque.

 

Plus bas que la lâcheté, la malveillance intentionnelle, le silence de l'institution, le mépris...

 

Imaginez le choc quand on croit en la République, en la police gardiens de la paix, l'horreur de la perte d'un membre de la famille, l'amputation d'un membre de sa famille, d'une partie de soi, les traumatismes multiples de la famille, la vision de l'état du corps de son fils, de son frère, des photos, le déni et le mépris de l'Etat, les pressions policières, la bataille judiciaire, l'isolement, aucun accompagnement psychologique ni individuel ni familial.

 

La famille El Yamni a choisi de lutter dignement pour la vérité et la justice pour Wissam.

Farid El Yamni et Amal Bentousi qui a perdu son frère, non armé, d'une balle dans le dos, la même année, deviennent un binôme. Les deux familles se soutiennent et structurent un collectif Urgence Notre Police Assassine. Ils peuvent compter sur leur soutien sans faille, leur solidarité, leurs liens tisser à travers la perte des leurs, dans le fracas du chaos.

 

Le combat de taille est multiple, à la fois demander justice pour ses proches, lancer une alerte sur les dérives d'un Etat policier, informer l'opinion publique, soutenir les familles, empêcher le permis de tuer, empêcher d'autres victimes, d'autres drames...le tout dans un Etat dit de Droit.

Marwa la grande sœur, elle s'occupe du mouvement de mobilisation pour Wissam à Clermont-Ferrand. Warda, encore enfant quand son frère a été tué, résiste aussi, Souna et Mouna les cousines soutiennent, participent aux actions, Mohamed le père, Zohra reine mère combattante, tous, toutes luttent pour la vérité, pour la dignité, pour notre République et nos valeurs, pour sauver d'autres vies. Mounir, Chérif, les amis de la famille les suivent dans ce rugue chemin, le chemin de la vérité, le chemin du juste.

Le temps passe, passe le temps.

Lorsqu'il y a un traumatisme aussi important, il y a le risque de répondre par la violence, de se détruire, de détruire. Il y a le risque aussi de voir la famille exploser. Cette famille résiste à la douleur pour dénoncer l'inadmissible et chacun, chacune avec cette douleur qui les violente, douleur qu'ils gèrent différemment, autant que possible sans aucun accompagnement psychologique.

Ils se tiennent debouts envers et malgré tout, en refusant la violence, en construisant un mouvement, une solidarité. Ils ont fait ensemble en prenant soin des autres malgré les pressions, les tensions, les souffrances, ils l'ont fait. Ils sont les gladiateurs, gladiatrices des temps modernes.

 

Mettre  l'institution policière et judiciaire face à ces dérives, ironie d'une démocratie.

 

Le temps passe, passe le temps.

Avril 2017, la cour de Riom accepte la demande de contre-expertise de la famille, décision tant attendue pour que l'affaire ne soit pas enterrée comme tant d'autres, des vies perdues à tout jamais.

 

La République ne peut se passer de justice. La République ne peut cautionner ni un crime, ni le racisme alors le crime raciste... 

 

C'est l'histoire de la mort de Wissam et de l'amour de sa famille, qui a sa mort dans l'âme.

 

La République ne peut sacrifier des citoyens. On ne peut passer sous silence ces jeunes, ces hommes qui meurent.

Justice et vérité pour Wissam. Paix à son âme. Justice pour tous. Que les familles puissent enfin être apaisées des souffrances de cette République indigne.

 

Quant à ces féroces soldats, je le dis, par goût de la justice, doivent redevenir humains.

Quant à ces cruelles élites, je le dis par goût de la démocratie, doivent partir, à trop sacrifier un peuple, à jouer avec le feu, on se brûle.

Quant aux pseudos intellectuels, je le dis par conviction, vous êtes bien limités pour jouer aux pompiers pyromanes, les authentiques regardent le monde, ses problèmes et tentent de les résoudre.

Notion d'honnêté intellectuelle.

À eux tous, dignité es-tu là ? Humanité es-tu là ?

 

Le temps passe, passe le temps.

Des hommes pas avec un grand H mais une bien petite épée qui se cachent derrière leurs privilèges pour sacrifier des êtres humains.

Toute l'histoire de la domination, du capitalisme d'hier à aujourd'hui, ici et ailleurs à différents degrés. Ainsi se résume leur monde mais pas notre humanité.

commentaires

Peu Importe 10/04/2017 20:24

J'arrive meme plus à lire jusqu'au bout j'ai pas envie de me mettre à pleurer devant mon ordi, y'a plus aucun témoignage que j'arrive à lire en entier.

Haut de page