" Les juges vous protègent "

" Cinq ans après la mort de Wissam El-Yamni, décédé à 30 ans après son interpellation par des policiers à Clermont-Ferrand, l'enquête s'achemine vers un non-lieu. « Il y a une incapacité de la justice à mettre en cause la police, c’est une peur absolue pour beaucoup de magistrats », constate un avocat de sa famille. Autopsie d'un échec judiciaire qui a ignoré bon nombre d'éléments mettant en cause la police.

Le 9 janvier 2012, Wissam El-Yamni, chauffeur routier clermontois de 30 ans, décédait après neuf jours de coma au CHU de Clermont-Ferrand. Il y avait été conduit inanimé par les policiers, après une interpellation houleuse dans la nuit du 1er janvier 2012.

Dès le 6 janvier, le parquet de Clermont-Ferrand s’empresse de révéler aux journalistes la présence de traces d’alcool et de stupéfiants dans le corps de la victime. Et le ministre de l’intérieur Claude Guéant déclare que « s’il y a eu une interpellation difficile, ça n'est pas le fait des policiers », façon de les affranchir alors que l’enquête de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) débute à peine.

Pendant deux nuits, une trentaine de voitures sont incendiées dans les quartiers populaires de Clermont-Ferrand. Une marche silencieuse pacifique rassemble plusieurs centaines de personnes en soutien au jeune homme. Quelque 430 policiers et gendarmes sont mobilisés, épaulés par deux hélicoptères.

Cinq ans plus tard, sa famille ne sait toujours pas comment Wissam El-Yamni est mort. Quatre juges d’instruction se sont succédé sur cette information judiciaire pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner par personne dépositaire de l’autorité publique » (un crime passible des assises). La dernière en date, Myriam Fenina, a signifié le 1er décembre 2016 la fin de l’enquête. La famille de Wissam El-Yamni redoute un non-lieu, plus aucun policier n’étant mis en examen. Selon plusieurs expertises médicales contestées, la mort du jeune homme aurait été causée par un trouble cardiaque « induit par la consommation simultanée d’éthanol en grande quantité et de cocaïne ».

« Il y a une vraie incapacité de la justice française à mettre la police en cause, c’est une peur absolue pour beaucoup de magistrats, constate, amer, Me Jean-François Canis, l’un des deux avocats de la famille clermontoise. Pour nous, Wissam El-Yamni a été étouffé. »

En 2014, Pascal F. et Arnaud P., les deux policiers de la brigade canine ayant interpellé Wissam El-Yamni, avaient été mis en examen pour coups mortels. Mais en janvier et septembre 2015, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Riom a annulé ces mises en examen. Les deux policiers, toujours en fonction à Clermont-Ferrand, sont désormais simples témoins assistés.

Dans son premier arrêt, la chambre de l’instruction a reproché au magistrat instructeur de ne pas avoir indiqué « précisément quels étaient les gestes que Pascal F. avait personnellement accomplis qui avaient selon lui entraîné la mort de Wissam El-Yamni, ni même quelle arme avait été employée ». « Rien ne permet de considérer que la mort de Wissam El-Yamni est liée à un comportement anormal des policiers », concluait-elle. La même argumentation était reprise pour l'autre policier dans son deuxième arrêt.

La justice peut se montrer coriace dans les affaires de violence policière. Cela avait été le cas pour le policier Damien Saboundjian, récemment condamné en appel à cinq ans de prison avec sursis et une interdiction de porter une arme pour avoir tué un fugitif d’une balle dans le dos. La police des polices avait alors mené une vraie enquête : elle avait entendu la soixantaine de fonctionnaires (policiers et pompiers) qui étaient passés par la scène de l’homicide, épluché l’ensemble du trafic radio, la géolocalisation des véhicules, ainsi que les factures détaillées (fadettes) de téléphone portable de plusieurs policiers.

Rien de tel dans le dossier Wissam El-Yamni. Le 6 mars 2017, après cinq ans d’information judiciaire, Me Jean-Louis Borie et Me Jean-François Canis ont dû demander des actes d’enquête de base au magistrat instructeur : imposer que la juge d'instruction entende elle-même les témoins de l’interpellation, ainsi que ceux présents au commissariat, retrouver les photos de la victime prises à l'hôpital par la police, récupérer les enregistrements radio des policiers, ainsi que leurs appels téléphoniques. Mais le temps joue contre l’enquête : les souvenirs des témoins s’effacent, les données des opérateurs téléphoniques ont été effacées, les mis en cause ont pu se concerter, etc.

Le Défenseur des droits, qui s’était saisi d’office dans ce dossier, s’est lui aussi heurté à une obstruction. En juin 2014, deux de ses juristes se sont rendues à Clermont-Ferrand pour auditionner les policiers et repérer les lieux. Elles ont eu accès à l’intégralité du dossier judiciaire, sauf aux enregistrements des échanges radio des policiers. La justice leur a d'abord répondu que ces enregistrements avaient disparu de la procédure judiciaire puis, lorsqu’ils ont été retrouvés, ne les a jamais transmis au Défenseur des droits, malgré ses nombreuses relances. En l'état, le Défenseur des droits a estimé ne pas pouvoir rendre d'avis « sans avoir l’intégralité des éléments qui permettent de se prononcer sur la réalité du déroulement de l’intervention, préalable indispensable à l’analyse des faits au regard des règles déontologiques ».

Des expertises médicales « cousues de fil blanc »

« C’est un enterrement médical », déplore Me Jean-Louis Borie, avocat de la famille El-Yamni, qui dénonce le choix d’« experts incompétents et orientés ». À défaut de vidéo pouvant confirmer ou infirmer les dires des policiers, la justice s’en est en effet remise à la parole d’experts médicaux. « Ils ont voulu aller au plus simple et à ce qui demandait le moins de travail pour mettre hors de cause les policiers, estime Me Jean-François Canis. Si un expert venait leur dire que la cause de la mort était sans lien avec des violences policières, cela arrangeait beaucoup de monde. Mais c’était cousu de fil blanc. »

Le prérapport d’autopsie évoque d’abord « l’hypothèse d’une compression des artères carotides internes […] lors du maintien de M. El-Yamni en hyperflexion ». L’un des policiers de la canine avait reconnu avoir maintenu le jeune homme « plié », la tête entre les genoux, pendant le transport vers le commissariat. Selon le médecin légiste, cette technique d’immobilisation pourrait être à l’origine de la perte de connaissance de Wissam El-Yamni, faute d’irrigation de son cerveau. Dans son premier rapport de synthèse, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) met elle aussi en cause ce « pliage », interdit depuis la mort en 2003 de sans-papiers maintenus dans cette position sur leurs sièges d'avion à l'occasion de leur reconduite dans leurs pays d'origine. C'est également cette technique qui est mise en cause dans la mort, en juin 2009, d'Ali Ziri, un retraité algérien décédé après son interpellation.

Cette fâcheuse hypothèse sera ensuite systématiquement écartée, de même que celles d’un possible étranglement ou d’un décès liés à des coups. Le corps de la victime présente pourtant, à son arrivée aux urgences, de multiples traces de coups : deux fractures récentes au visage, des fractures des côtes (qui peuvent être liées au massage cardiaque), des « traces de strangulation », des dermabrasions et ecchymoses un peu partout.

Le 15 avril 2013, le procureur de la République de Clermont-Ferrand, Pierre Sennès, tient son expertise miracle. Ce rapport écarte toute responsabilité policière dans l’arrêt cardiaque du jeune homme, causé selon l’expert par « une action toxique aiguë de la cocaïne » associée à l’alcool. Ces troubles du rythme cardiaque dus à la cocaïne sont, selon l’expert, « attestés par un allongement du QT » sur les électrocardiogrammes du jeune homme hospitalisé.

Le procureur s’empresse de convoquer une conférence de presse pour annoncer les résultats de cette expertise, arrivée seulement trois jours plus tôt sur le bureau du juge d’instruction. Il se garde bien de préciser que le taux de cocaïne (4 ng/ml) relevé lors de l’arrivée aux urgences de Wissam El-Yamni est très en deçà du seuil minimal de détection utilisé pour le dépistage routier (50 ng/ml). Ou que le médecin légiste auteur du rapport est en fait un « spécialiste de stomatologie et chirurgie maxillo-faciale » et qu'il vient de Poitiers, là où le procureur exerçait auparavant.

Noyées sous des termes scientifiques, les pires âneries passent. Sollicité par les avocats de la famille, Jean-René Lusson, chef du service cardiologie au CHU de Clermont-Ferrand, dézingue l’expertise en juillet 2013. Les anomalies relevées à l'hôpital sur l’électrocardiogramme du jeune homme (allongement du QT) ne sont pas liées à la prise de cocaïne, mais au fait que le patient était alors maintenu en hypothermie par le personnel soignant pour éviter des dommages neurologiques. On ne peut donc en tirer aucune interprétation sur les causes de sa mort. La famille demande une contre-expertise. Elle mettra quinze mois à arriver.

Le 21 mars 2015, sans apporter aucune contre-argumentation scientifique, cette expertise menée par un radiologue, une cardiologue et un médecin légiste de Reims exonère à nouveau les policiers. C’est « un trouble du rythme ventriculaire grave induit par la consommation simultanée d’éthanol en grande quantité et de cocaïne » qui a causé l’arrêt cardiaque. Ces deux substances, « favorisant les troubles du rythme, ont pu voir leur rôle pathologique majoré par le stress » de l’interpellation.

Le rapport, auquel nous avons eu accès, est stupéfiant. Il reprend comme parole d’évangile les dépositions des policiers et bondit à la conclusion, sans même mentionner les objections soulevées par le professeur Lusson. À aucun moment, les médecins ne se préoccupent du fait que la cocaïne n’est présente qu’à l’état de traces, sans principe actif, dans le corps de la victime. Les autres pistes de décès sont balayées d’une phrase en fin de rapport, sans aucune argumentation. « Nous excluons les autres hypothèses évoquées, strangulation au moyen d’une ceinture ou autre objet, asphyxie posturale. »

Pour en avoir le cœur net, la famille de la victime a sollicité un expert en toxicologie, Pascal Kintz, toxicologue à l’institut de médecine légale de Strasbourg. Selon ce médecin légiste, Wissam El-Yamni n’était plus sous influence de la cocaïne au moment de son interpellation. La concentration mesurée chez lui (4 ng/ml) était « beaucoup plus faible que celles décrites dans la littérature chez des consommateurs festifs (jusqu’à 300 ng/ml) et les conducteurs », écrit l'expert. « Même si la cocaïne présente un risque de toxicité cardio-vasculaire, connue et décrite pour se manifester pendant 60 à 90 minutes après l’administration, il est hautement improbable que cette toxicité ait pu se manifester 6 à 8 heures après l’exposition », conclut-il.

Les avocats de la famille ont demandé le 21 février 2017, devant la chambre, une vraie contre-expertise médicale sur les causes du décès, les précédentes n’ayant pas « dissipé les contradictions ou incertitudes subsistantes ». « Les experts médicaux basent tous leurs rapports sur les examens du 4 janvier au lieu du 1er janvier, regrette Farid El-Yamni. Au 4 janvier, certaines lésions ont cicatrisé. Cela fait cinq ans que nous demandons que les éléments médicaux et les photos les plus proches de l’interpellation soient utilisés. » La chambre de l’instruction tranchera le 4 avril.
Une « interpellation carrée » selon la police

Cette nuit de la Saint-Sylvestre 2012, Wissam El-Yamni fête le nouvel an avec six amis sur un parking de La Gauthière, un petit quartier HLM de Clermont-Ferrand. Trois bouteilles de vodka et des joints circulent. « Wissam a bu comme tout le monde, environ trois verres », dira ensuite l’un d’eux.

Le parking du centre commercial où Wissam el-Yamni faisait la fête à Clermont-Ferrand, janvier 
Vers 3 heures du matin, un appel est passé au 17 : « Oui, bonsoir, est-ce que vous pouvez venir s’il vous plaît, c’est parti en couille un truc de fou (…) il y a un gars il est par terre, il y a du sang (…).
— Devant quoi ? Devant quoi ?
— Coccinelle coccinelle.
— Et c’est où ça Coccinelle ?
— À la ZUP. »

L’appel est passé depuis le portable en possession de Wissam El-Yamni. Mais lorsque sa famille entendra l’enregistrement en mai 2014, dans le cabinet du juge d’instruction Véronique Drahi, ils tomberont des nues, ne reconnaissant pas sa voix. La juge fait alors demander ses fadettes (factures détaillées avec la liste des appels passés et reçus), mais il est bien trop tard. Les opérateurs téléphoniques ne conservent ces données qu’un an.

Très vite, les policiers de Clermont-Ferrand, de service ce 1er janvier, sentent le canular. Sur les échanges radio, le centre de commandement prévient : « Les véhicules qui vont sur Grande Combaude, faites attention puisque c’est peut-être une connerie ou quelque chose, faites attention en allant sur place. » Quelques minutes plus tard, les premières voitures sur place confirment : « Oui, c’est un guet-apens, c’est un guet-apens.
— Ouais ça caillasse. »

À l’arrivée de la police, ses amis voient Wissam El-Yamni jeter deux projectiles vers la voiture de la section d’intervention, qui le gaze « à bout portant » par la fenêtre. En vain. Il prend la fuite et est rattrapé par deux policiers de la canine derrière le bâtiment commercial. Selon eux, Wissam El-Yamni aurait tenté de frapper l’un des policiers qui aurait riposté par un coup de poing au visage, toujours « sans effet ».

Selon cette version policière, le jeune homme serait tombé au sol sur le dos, percuté au thorax par le chien muselé qu'avait fait sortir le deuxième policier, avant d'être difficilement menotté au sol, puis tiré jusqu’à la voiture. Les deux policiers de la brigade canine, des fonctionnaires expérimentés de 33 et 44 ans, évoquent « une intervention carrée » malgré « un homme doté d’une énergie absolument hors norme ». Pour justifier le coup de poing et la suite, ils insistent sur son « comportement étrange », le décrivent comme quelqu’un qui « cherchait l’affrontement et n’avait peur de rien ». « Il hurle, il gesticule avec une force anormale », dit Pascal F.

Les deux policiers chargent ensuite l’interpellé dans la voiture. Il est « maintenu couché sur la banquette arrière (…) pour l’empêcher de se débattre », explique Pascal F. L’autre policier reconnaît s’être « assis sur ses fesses ». Il prétendra ensuite, dans une autre audition, l’avoir en fait « fait asseoir côté arrière » à côté de lui. Puis laissant cet individu si « excité » seul avec son collègue, l’un des deux policiers va tranquillement faire son rapport à l’officier de commandement, qui vient d'arriver sur le parking dans une voiture de la brigade anticriminalité.

À la radio, un policier de la section d’intervention se réjouit : « Oui donc l’individu interpellé par les collègues canins est bien l’individu qui nous a éclaté la voiture. » Si Wissam El-Yamni n’était pas tombé dans le coma, son sort judiciaire aurait été réglé. « On part sur des dégradations de véhicule administratif et après sur un outrage rébellion », expliquera un des deux policiers de la canine à la juge d’instruction.

Les policiers mentent sur le nombre de voitures

L’enquête débute sur un mensonge policier. Alors que le procureur de la République avait d’abord affirmé que seules trois voitures de police étaient présentes sur place, leur géolocalisation et les échanges radio démontreront la présence d’au moins neuf véhicules de police et 25 policiers. C’est-à-dire que la quasi-intégralité des équipages de la ville en service cette nuit-là se retrouvent sur le parking de La Gauthière. Police secours, brigade anticriminalité, section d’intervention, brigade canine, tout le monde y est, même l’officier de commandement, le capitaine Fabrice B. La deuxième brigade canine sort également ses chiens « pour sécuriser les lieux », expliquera l’un des policiers. « Cela ouvre beaucoup de scénarios, peut-être les deux policiers de la canine ne sont-ils pas les seuls à mettre en cause dans la mort de Wissam El-Yamni », s’interrogent les avocats de la famille.

Selon la géolocalisation, la voiture de la canine stationne six minutes sur ce parking et repart à 3 h 29 du matin vers le commissariat. Lors du trajet qui dure trois minutes, Arnaud P. a quant à lui reconnu avoir maintenu la nuque du jeune homme au niveau des genoux avec une « pression importante ». « Je n’ai jamais eu l’impression qu’il avait du mal à respirer », a assuré le policier face à l’IGPN, ajoutant que cette position est « utilisée très souvent, sans aucun problème ». Selon les deux policiers, Wissam les aurait insultés et aurait crié « durant tout le trajet ». Il aurait même « essayé de cracher par terre ».

Pourtant, à l’arrivée à 3 h 32, les policiers doivent le porter par les pieds et les épaules. « Il avait alors les jambes pendantes et pesait de tout son poids », dira l’un. Selon les médecins, c’est « juste avant l’arrivée du véhicule de police au commissariat » que le jeune homme « a présenté l’arrêt cardio-respiratoire ».
Wissam El-Yamni fait « semblant de dormir »

Mais les policiers prétendent ne pas s’être rendu compte qu’il était inconscient. Leurs deux versions sont contradictoires. L’un assure que Wissam El-Yamni « refuse de sortir du véhicule », puis doit être « maintenu au sol » lors de sa présentation à l’OPJ (officier de police judiciaire, chargé du placement en garde à vue). L’autre prétend, lui, avoir cru qu’il faisait « semblant de dormir » et qu’il « faisait le poids mort ». « Si j’avais su qu’il était inconscient, nous aurions tout de suite appelé les pompiers. Pour moi, l’homme faisait semblant. »

Les policiers déposent l’homme, pantalon baissé et face contre terre, dans le couloir menant aux geôles de garde à vue. Selon les policiers, il avait alors encore un pouls. C’est l’officier de quart qui, en descendant, se serait alarmé de l’état de cet homme gisant au sol. Wissam El-Yamni est démenotté, il n’a plus de pouls. Les pompiers débarquent à 3 h 40, le Samu à 3 h 55. Le médecin du Samu relève un « arrêt cardiaque d’une durée conséquente ». Après neuf jours de coma, Wissam El-Yamni mourra le 9 janvier 2012 à l’hôpital.

Les caméras de vidéosurveillance du commissariat seront de peu d’utilité, du fait de la piètre qualité de l'image. Une caméra montre tout de même trois mineurs assis sur un banc, qui se penchent pour tenter de voir ce qui se passe dans le couloir où a été déposé Wissam El-Yamni. Malgré les demandes des avocats de sa famille, ces trois témoins cruciaux n’ont jamais été entendus. « Un vrai magistrat instructeur aurait repris le dossier depuis le début, en entendant lui-même les témoins, dont ces trois gamins éberlués, en travaillant sur les bandes-sons, en mettant les policiers face à leurs contradictions et, à mon avis, il en aurait tiré autre chose ! », regrette Me Jean-François Canis.

Des témoins décrivent un passage à tabac sur fond de musique « funk »

Ce soir du réveillon, au moins neuf habitants des immeubles surplombant le parking de La Gauthière sont au spectacle, coca ou cigarette à la main. Mais aucun n’a filmé. La plupart décrivent une scène de violences policières qui cadre mal avec l’« interpellation carrée » décrite par les policiers. Leurs souvenirs sont parfois contradictoires. Parmi les plus crédibles – qui décrivent correctement la caillassade et la course-poursuite –, trois affirment que ce sont des policiers, et non leur chien, qui ont mis Wissam au sol. Et qu’une fois qu'il a été menotté et maîtrisé, plusieurs policiers ont continué à le frapper et sorti les chiens.

Hassan, qui fumait une cigarette à la fenêtre, sa femme et ses enfants couchés, a vu l'interpellation. « Le jeune homme s’est retrouvé face aux policiers au moment où ceux-ci ont arrêté leur voiture, a-t-il relaté à l'IGPN. Le conducteur est sorti de la voiture et s’est dirigé vers lui. Le jeune homme a reculé et le conducteur lui a mis une droite en plein visage et l’individu est tombé au sol.»

Ismaël, au 8e étage fumait lui aussi à la fenêtre avec un ami, Mohamed, après avoir regardé un film. « On a vu Wissam jeter des pierres à une première puis une deuxième voiture de police, puis se barrer en courant, nous avait-il expliqué lors de notre reportage le 7 janvier 2012. Il est passé derrière notre bâtiment, donc on est allés à la fenêtre de la cuisine, de l'autre côté de l'immeuble, pour voir. On l'a vu couché sur le ventre, les menottes dans le dos avec une patrouille de police. On s'est dit c'est bon, il s'est fait attraper, encore un qui va commencer la nouvelle année en garde à vue. »

Il poursuivait : « Sauf que suite à ça, nous avons vu une dizaine de voitures de police arriver, en une minute, dont quatre banalisées. Les policiers sont descendus, ils ont mis de la musique à fond, de la funk, et ont démuselé les deux chiens. Ils étaient chauds, ils ont fait un décompte : “Trois-deux-un, go” et ils lui ont mis des coups. » Une version que ce jeune homme a ensuite répétée devant l’IGPN.

« J’ai ensuite entendu “3, 2, 1, go”, décrira-t-il à la police des polices. les policiers présents ont alors mis des coups sur l’homme qui était à terre et mon copain et moi on a crié “Lâchez-le ! Laissez-le, de toute façon on filme”. En fait, j’ai essayé de filmer mais côté cuisine c’était tout noir, il n’y avait pas assez de lumière alors je n’ai pas gardé le film. »

À ce cri, les policiers auraient « donné un coup de torche vers les immeubles et ont vu qu’il y avait du monde. Ils ont ouvert la porte arrière de la Mondéo et ont rentré l’homme dedans. Avec mon copain on s’est dit “Heureusement qu’on était là, sinon ils l’auraient tué” ». Son ami Mohamed voit quant à lui les policiers relever Wissam El-Yamni « en le tenant dans le dos par les menottes », puis des policiers lui mettre « des grands coups de genou au niveau du ventre » et lâcher deux chiens « sans muselière » avant de l’embarquer dans leur voiture.

À l’arrivée de la police, les amis du jeune homme ont pris la tangente. Seul Marouane part à sa recherche. En chemin, il croise un voisin, Redda. « Nous avons tourné à l’angle droit de la rue et là j’ai vu une Clio noire de la BAC, musique à fond, c’était de la funk. (…) Il y avait une dizaine de policiers en tenue et en civil vers les voitures qui rigolaient, qui s’exaltaient et qui fumaient. » « Tous les policiers étaient en train de rigoler sur le rythme de la musique funk émise du véhicule », confirme Redda face à l'IGPN. Nulle trace de leur ami, vraisemblablement déjà embarqué dans la voiture de la brigade canine. « J’ai demandé aux policiers en civil présents où était Wissam. Ils ne nous ont pas répondu et ont rigolé. Puis un policier de la Bac a dit : “Go, go, go”. »

L’enquête a confirmé les propos de ces témoins sur le nombre de voitures présentes et leur trajectoire en partant de la cité. « Pour moi, Wissam a été embarqué après avoir été lynché publiquement, comme pour donner un avertissement, estime sa sœur Marwa El-Yamni, 34 ans. Aux manifestations, je dis : ne lâchez pas les gens, ne partez pas, filmez les policiers, vous avez le droit ! C’est pour cela que mon frère n’est pas revenu. Parce que ses amis se sont enfuis, parce qu’ils ont cru qu’il partait juste en garde à vue. »

Malgré l’ampleur des lésions traumatiques relevées sur le corps de Wissam El-Yamni à son arrivée aux urgences, ces témoignages ont été rapidement écartés lors de l’enquête. Les experts médicaux les ont jugées « incompatibles » avec les lésions de la victime. Ils ont préféré reprendre les explications des policiers mis en cause et les attribuer à la muselière portée par le chien et aux manœuvres de menottage. Interrogé par l’IGPN en avril 2014, le commissaire chef du service de sécurité de proximité de Clermont-Ferrand, à la tête des BAC et de la brigade canine, s'était pourtant montré formel : il n’a jamais eu aucune plainte, ni aucun « retour de blessure de personne lors de l’intervention de la brigade canine lors d’une percussion ».
Des photos disparaissent, des ordinateurs sont formatés

L’enquête n’a pas permis de lever le doute sur les trois photographies de Wissam El-Yamni versées au dossier par les policiers de l’identité judiciaire. Sa famille est persuadée que les clichés, datés du 1er janvier par le capitaine qui les annexe, ont en fait été pris bien plus tard par les policiers, alors que leur frère, placé en soins intensifs, avait déjà cicatrisé. « Sur les photos que nous avons prises le troisième jour, les coups sont beaucoup plus visibles que sur celles des policiers, censées avoir été prises avant, explique sa sœur Marwa El-Yamni. Au début nous faisions confiance à la police, c’est une infirmière qui nous a conseillé de prendre des photos. »

Le 6 novembre 2012, la chambre de l’instruction donne raison à la famille et ordonne au juge d’instruction de faire vérifier « l’existence ou non d’autres photographies prises par les enquêteurs le 1er ou le 3 janvier 2012 ». L’IGPN se contente alors d’auditionner les deux policiers de l’identité judiciaire. Estimant ces investigations « insuffisantes », une nouvelle juge d’instruction mandate en avril 2014 un expert informatique au service régional d’identité judiciaire. Mais ce dernier arrive trop tard : les données ont été effacées, voire détruites ! L'un des ordinateurs des deux policiers de l'identité judiciaire a été réformé le 22 janvier 2012 et détruit dans la foulée, l'autre a vu son disque dur effacé le 19 février 2014. Ce, alors que la chambre de l’instruction avait réclamé le 6 novembre 2012 de nouvelles investigations. « C’est une destruction de preuves ! », dénonce Farid El-Yamni.

En revanche, l’IGPN découvre que le 1er janvier 2012, le capitaine de l’identité judiciaire de Clermont a commandé auprès de son service central à Écully le tirage papier de deux images issues d’un fichier de 26 photos prises dans le cadre d’une affaire de « violence sur agent de la force publique » (sic). Où sont passées ces 26 photos prises le 1er janvier ? Après la mort de Wissam El-Yamni, pourquoi ne pas avoir signalé leur existence ? Étaient-elles trop accablantes pour les policiers ? On ne le saura pas, puisqu’elles ont disparu, les ordinateurs des policiers ayant été depuis formatés ou détruits.

Une famille en sursis depuis cinq ans

Wissam El-Yamni était l’aîné d’une famille de quatre enfants. Le père, aujourd’hui à la retraite, était venu du Maroc à 18 ans travailler chez Michelin. Sa femme, rencontrée plus tard au Maroc, a depuis la mort de son fils quitté son emploi dans l’hôtellerie. « J’ai perdu ma mère, elle ne sera plus jamais la même, regrette Marwa El-Yamni. Aujourd’hui, nous n’avons pas pu faire notre deuil, car nous voulons la vérité. » La famille a l’impression d’avoir été trahie par la police et la justice.

Et comment lui donner tort, quand la première réaction des policiers a été de mentir ? « La première version que la police a donnée à la femme de Wissam le dimanche après-midi, c’est qu’il avait été blessé dans une bagarre et retrouvé inanimé », rappelle Chérif Bouzid, 48 ans, responsable d'un club de football et éducateur à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). C’est aussi ce que nous avait relaté, en janvier 2012, un des amis de Wissam El-Yamni, rencontré alors que celui-ci était encore dans le coma. « On a appris le dimanche soir qu'il était en fait à l'hôpital, nous avait-il dit. Deux policiers en civil ont dit à sa femme qu'il avait été retrouvé inanimé au bord de la route. Du coup, quand on a voulu aller le voir à l'hôpital, sa famille a refusé parce qu'ils pensaient que c'étaient les gens du quartier qui l'avaient laissé dans cet état… »

Ses proches ne seront reçus au commissariat que le lendemain, le 2 janvier. Le même jour, l’IGPN arrive de Lyon pour reprendre l’enquête au départ confiée à la sûreté départementale. « Les policiers ont retenu l’info pendant 24 heures, un peu comme un gamin qui a fait une bêtise et le cache pour mettre au point sa version », compare Mounir, 35 ans, membre du comité de soutien à la famille et technicien dans les transports en commun. « Dans cette affaire, il y a des policiers qui ont fauté, des magistrats qui n’ont pas fait leur travail, estime Chérif Bouzid. Si on veut sauvegarder les institutions, il faut sanctionner les agents qui fautent. Je trouve ça honteux de la part de la France de traiter ainsi une famille modèle, qui a constamment appelé au calme. »

En cinq ans de combat, Farid El-Yamni, aujourd’hui âgé de 31 ans, a perdu pas mal d’illusions. « J’étais dans l’esprit qu’il y a de bons et de mauvais policiers, et que les bons ne peuvent accepter les mauvais, explique cet ingénieur qui travaille aujourd'hui en région parisienne. Puis je me suis rendu compte que l’institution policière et judiciaire couvrait aussi les mauvais. La justice et la police raisonnent en termes d’image. Dire la vérité aurait un coût social trop important. Nous n’avons eu ni la vérité ni la justice. »

Quand on lui demande ce qu’il a appris d’autre au fil des affaires de violence policières, il se tait et réfléchit. « En cinq ans, je n’ai jamais vu une affaire où l’IGPN change d’avis, quand elle enquête à charge c’est jusqu’au bout à charge et vice versa. Quand ils ont pris une direction comme dans l’affaire Théo [où l’IGPN soutient qu’il n’y a pas eu viol – ndlr], ils ne reviennent pas dessus. » Il poursuit : « Pour la justice, il y a des gens qui valent plus que d’autres. Est-ce que cette personne-là ne mérite pas un peu ce qui lui est arrivé ? Mon frère a jeté une pierre, il mérite les coups. Il meurt, et en plus on cherche à le salir. Dans l’affaire des frères d’Adama Traoré [condamnés le 14 décembre 2016 pour violences et outrages contre les forces de l’ordre – ndlr], on voit que si tu te mobilises, on te casse. »"

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